Repenser le capital humain : de la valorisation à la préservation
Comment passer d'une comptabilité de la valorisation à une comptabilité de la préservation.
Depuis un siècle, la comptabilité cherche à « faire entrer l'humain dans les comptes ».
Des human assets des années 1960 aux indicateurs de bien-être actuels, l'intention semble louable.
Mais derrière la bonne volonté, une même ambiguïté persiste : l'humain reste compté comme un moyen, et non comme une relation à préserver.
Et si le véritable progrès consistait à ne plus comptabiliser les humains, mais les relations qui les font tenir ?
Au programme
- Aux origines : l'humain comme facteur de production
- Le capital humain à l'ère du contrat de performance
- Le tournant humaniste : préserver plutôt que produire
- De la mesure à la relation : changer de regard sur le travail humain
- Les trois dimensions du capital humain
- CARE : la comptabilité des relations vivantes
- Compter autrement pour durer ensemble
Aux origines : l'humain comme facteur de production
Des années 1920 aux années 1960, la Human Assets Accounting voulait valoriser les salariés comme des « actifs » au bilan.
Son objectif : montrer que « les hommes valent plus qu'une machine ».
Le problème : la logique reste strictement économique. Il s'agit d'optimiser la productivité, non de préserver la santé.
L'humain devient un investissement, soumis à un calcul de rentabilité.
« L'actif humain » ne libère pas le travailleur : il le fige dans une équation de rendement.
Le capital humain à l'ère du contrat de performance
Des années 1990 aux années 2010, on parle désormais de capital humain, de compétences, de soft skills, d'engagement.
Les bilans sociaux ou le reporting intégré veulent montrer la « valeur cachée » des humains.
Mais derrière ce discours de reconnaissance se cache une autre logique : celle du contrat de performance. Les salariés deviennent des entrepreneurs d'eux-mêmes, responsables de leur propre rentabilité.
Cette approche, dite contractualiste, met en avant la flexibilité et la négociation, mais renforce aussi le contrôle et l'individualisation.
On ne compte plus les heures, on compte les sourires.
Le tournant humaniste : préserver plutôt que produire
Face aux dérives de la gestion par le chiffre, des approches plus « éthiques » apparaissent : bien-être, santé mentale, dignité.
Le bilan social, la CSRD ou la notion de double matérialité déplacent le regard : on ne cherche plus seulement à mesurer la performance, mais aussi les conséquences sociales.
Cette approche reste pourtant limitée : elle présuppose un « humain idéal » à protéger, sans interroger les relations qui le façonnent.
Comme le disent Carn et Vuattoux (2023), c'est encore une « ontologie substantialiste » : on protège une substance, pas une relation.
De la mesure à la relation : changer de regard sur le travail humain
C'est ici que s'opère le véritable saut conceptuel :
- avec Simondon, l'humain n'est plus une essence, mais un nœud de relations vivantes ;
- avec Castoriadis, l'émancipation passe par la mise en débat des normes qui organisent ces relations.
Appliqué à la comptabilité, cela signifie :
- ne plus comptabiliser des individus, mais les conditions de leurs relations ;
- rendre visibles les dynamiques collectives, les tensions, les compromis ;
- passer d'une logique de mesure à une logique de préservation dialogique.
Les trois dimensions du capital humain
Si l'on adopte cette lecture relationnelle du capital humain, encore faut-il savoir de quoi l'on parle.
Dans la méthode CARE, préserver le capital humain ne se résume pas à maintenir des compétences individuelles. Il s'agit de garantir la viabilité du travailleur à travers trois sphères de préservation interdépendantes.
| Dimension | Description | Exemples | Type de capital associé (CARE) |
|---|---|---|---|
| 1. Santé et intégrité | La préservation du corps, de la santé mentale et de la dignité humaine. C'est la base du « bon état » du capital humain : l'intégrité psychique et physique. | Santé physique, risques psychosociaux, sécurité, bien-être au travail, équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. | Santé, intégrité, sécurité. |
| 2. Savoirs et Dialogue | La capacité à agir concrètement dans son travail et à s'insérer dans un collectif. On préserve ici l'identité professionnelle et la possibilité de faire un « travail de qualité ». | Compétences, savoir-faire, formation, reconnaissance, qualité du management, dialogue social, sens du travail. | Compétence, développement, relations. |
| 3. Conditions matérielles et organisationnelles | L'ensemble des moyens matériels, temporels et organisationnels nécessaires pour réaliser le travail sans s'épuiser. | Rémunération juste, stabilité de l'emploi, conditions d'organisation, moyens mis à disposition. | Conditions matérielles, organisationnelles. |
La santé du capital humain, c'est sa viabilité dans ces trois sphères.
Dans CARE, un capital humain est considéré comme préservé si l'organisation garantit :
- l'intégrité physique et psychique des personnes (pas d'usure anormale) ;
- la possibilité de mettre en œuvre ses savoir-faire au sein d'un collectif (le pouvoir d'agir) ;
- un cadre matériel et organisationnel qui rend ce travail soutenable dans la durée.
Autrement dit, le capital humain n'est pas seulement une « ressource de travail », mais un système vivant, fait de santé, de compétences et de conditions d'existence.
C'est cette vision systémique et relationnelle du capital humain que la méthode CARE rend enfin opératoire, en la traduisant dans une comptabilité de la préservation.
CARE : la comptabilité des relations vivantes
La méthode CARE (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology) incarne ce dépassement :
- elle considère les capitaux humain, naturel et financier comme des relations à maintenir en bon état ;
- elle cherche non pas à valoriser l'humain, mais à préserver les conditions de sa viabilité (santé, compétences, organisation) ;
- elle transforme la question « combien vaut un salarié ? » en « quelles relations lui permettent de durer ? ».
Tant qu'on comptabilise les humains, on les réduit. Quand on comptabilise les relations qui les font tenir, on les préserve.
Compter autrement pour durer ensemble
En dépassant la vision instrumentale du capital humain, la comptabilité CARE ouvre la voie à une comptabilité de la vitalité collective.
L'entreprise n'y est plus un lieu de production, mais un écosystème de relations à maintenir en santé.
C'est peut-être là que se joue la soutenabilité réelle : non dans la valeur des actifs, mais dans la qualité des liens.
Source : Clément Carn et Jean-Christophe Vuattoux, Trois lectures du capital humain en comptabilité sociale : pour le dépassement d'un concept ambigu.
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